La blockchain : un atout majeur pour la démocratie ?

Le contexte

Qu'est-ce que la blockchain ?
Pourquoi c'est différent de ce qui existait jusque là ?
Quelles sont les évolutions récentes ou envisagées de la blockchain ?

Le principe du Drenche est de présenter l’actualité sous forme de débats. Le but est qu’en lisant un argumentaire qui défend le “pour” et les arguments du camp du “contre”, vous puissiez vous forger une opinion ; votre opinion.

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LE « POUR »

Vers une démocratie globale, directe et numérique ?

Billet rédigé par :

Louis Margot DuclotLouis Margot-Duclot

Président d’OpenOrg, cabinet de recherche et d’innovation en gouvernance numérique

openorg.co

« The best weapon of dictatorship is secrecy ; the best weapon of a democracy should be the weapon of openness. » (Niels Bohr)

Avant de s’interroger sur les bienfaits de telle ou telle technologie sur « la démocratie », peut-être serait-il bon de s’arrêter un moment sur ce que nous entendons par ce mot. Sans vouloir revenir à des cours rébarbatifs de philosophie politique, par démocratie, la plupart d’entre nous entendent trois choses : règle de droit, séparation des pouvoirs, et égalité entre les citoyens. Ces notions familières revêtent une importance particulière une fois que nous abordons cette technologie, si compliquée et si mystérieuse, que constitue la blockchain. En réalité, des parallèles intéressants se dressent immédiatement. Sans même que nous y comprenions quoi que ce soit, cette technologie nous est en effet souvent présentée via ses deux aspects principaux : une technologie de la transparence et une technologie de la décentralisation. Ces deux propriétés, nous dit-on par abus de langage, devraient permettre d’en créer une troisième, aussi fondamentale pour un système politique que pour un système informatique : la confiance.

Une technologie de la décentralisation donc : c’est l’égalité absolue entre les membres, et la capacité de tout nouvel arrivant de prendre place au sein du système. Sur la blockchain, cet aspect se  matérialise par le fait que tout le monde peut soumettre des transactions, devenir un “mineur”, et participer au bon fonctionnement de l’algorithme de validation des blocs. Tout le monde peut participer au dépouillement en quelque sorte. Mais tout le monde peut également prendre part au vote : si le réseau a pour mission de coordonner un consensus entre tous les membres, c’est à ces derniers de suivre le bon protocole. Il constitue donc un sondage permanent mesurant le consentement de chacun au système – ceux étant en désaccord pouvant toujours « forker » et privilégier d’autres implémentations. La blockchain fait ainsi passer d’une décentralisation du savoir, permise par l’émergence d’internet, à une décentralisation du pouvoir, via l’usage de protocoles de consensus distribués.

Une technologie de la transparence ensuite, car la condition primordiale de cette décentralisation, c’est le partage univoque de l’information sur laquelle on doit tomber d’accord. C’est ce qui crée la communauté, ce qui fonde l’objectivité de notre consensus : tout le monde ne tombe pas d’accord sur une vision abstraite du monde ou une perception subjective de la réalité, mais bien sur un ensemble de transactions très concrètes, ayant eu lieu entre deux personnes X et Y, à telle heure et à telle date. Or, tout comme le fonctionnement de nos propres institutions (« la démocratie est un algorithme » pour reprendre Dominique Cardon), c’est à partir de ces informations objectives, partagées, que nos communautés humaines vont construire une causalité. C’est à partir de faits rendus manifestes par une certaine procédure que nous fondons la règle de droit : tout le monde peut attester que telle élection a produit tant de bulletins de votes en faveur de tel candidat. Tant que nous pourrons les compter, la légitimité du gouvernement reviendra à telle personne. Ici la blockchain permet d’attester pour la première fois que de tels événements ont eu lieu de manière certaine au sein d’un système informatique partagé entre des millions de personnes partout dans le monde. C’est le début de ce qui pourrait constituer une communauté politique globale, et des institutions numériques partagées par tous, si nos usages les suivaient.

La blockchain n’est donc pas un atout majeur pour la démocratie, c’est une démocratie, et une démocratie plus performante que la nôtre : une démocratie globale, directe, et numérique, réinventant ce qui constitue nos institutions et comment elles fonctionnent. Certains sont déjà en train de l’appliquer dans leurs organisations, remplaçant le scrutin à deux tours par des systèmes de démocratie liquide ou des marchés prédictifs, réinventant de nouveaux modèles institutionnels pour la participation démocratique. Un jeune parti politique souhaite même utiliser la blockchain comme le premier support pour un service public véritablement global. Une ONU fonctionnant à la démocratie directe en quelque sorte.

Bien sûr, mon détracteur n’oubliera pas de mentionner tous les problèmes que rencontre aujourd’hui cette technologie révolutionnaire, mais certes balbutiante. Il n’oubliera pas de la considérer comme une simple optimisation de l’existant, et non comme quelque chose qui bouleverse profondément nos usages et qui questionne l’état du monde, comme peu de technologies avant elle. Il ne manquera pas de s’éterniser sur les problèmes de « scalabilité », aux problèmes de consommation énergétique du réseau Bitcoin, de centralisation des pools de minage, de tous les autres problèmes techniques – et ils sont nombreux – qu’elle peut aujourd’hui rencontrer. Il demeure que des milliers de développeurs tout autour du monde, certains parmi les plus brillants, travaillent sans relâche à la résolution de ces obstacles, et que je ne doute pas un seul instant qu’ils y parviendront.

Il y a quelques années, Internet a donc permis la création d’une société globale. Désormais, la blockchain est en train de lui fournir une infrastructure, lui permettant de devenir une communauté politique. C’est la première fois dans l’histoire que les citoyens sont aussi proches d’une gouvernance démocratique à l’échelle globale. C’est un événement majeur pour l’humanité, mais encore faut-il que cette gouvernance globale de fait « entre en vigueur ». Encore faut-il qu’elle acquière une valeur qui soit prise en compte par nos institutions politiques actuelles, tant sur les plans technique, politique et humain. Alors seulement elle véhiculera la confiance qu’elle nous promet.

Nous y travaillons d’arrache-pied.

LE « CONTRE »

Pour tout résoudre, dites blockchain

Billet rédigé par :

Intervenant masqué débat le DrencheJulien Breitfeld 

Data Marketing Architect

La politique est en crise depuis quelques années. Enfin, la politique est par essence en crise, puisqu’elle est consubstantielle à l’organisation de la cité, laquelle est dynamique, mouvante, en perpétuelle évolution. Son système d’information, son organisation, son code, sont discutés continuellement par les sujets de la cité, et par d’autres cités, d’autres organisations, d’autres codes. De fait, le système mute ; la structure s’adapte, fonction des évolutions des mœurs, des rapports entre les puissances. De fait, l’information qui circule dans le SI provoque les changements du SI.

Le principal reproche qui est fait à notre SI tient à son ADN même : la société est une structure qui produit et valide de la confiance. Elle tient sur des vérités, qui furent, dans le monde occidental, révélées, puis discutées à mesure que la science, la philosophie, l’histoire ou encore le journalisme vinrent démontrer des hypothèses, valider des postulats, étudier des faits. Notre société, en se sécularisant, s’est émancipée d’une Vérité pour en bâtir une autre.

Or, la crise politique que nous vivons est une crise de foi : si tout est toujours questionnable, les producteurs de normes, ses représentants, ses garants, sont accusés de travestir la Vérité, et de saper les fondements de l’organisation de notre SI.  Bref, notre société n’a plus confiance.

L’apparition d’internet a produit quelque chose de nouveau : toute information produite est accessible en temps quasi réel par l’ensemble de la population connectée, sans gatekeepers, filtres culturel, linguistique, territorial, légal. Mieux, n’importe qui peut produire une information et la diffuser sans les coûts de marché qui caractérisaient, il y a encore 20 ans, le système médiatique. L’information est partout, dans des dizaines de SI différents ; elle coule à flot, non soumises aux fuseaux horaires, au contrôle, à la hiérarchisation.

S’il n’est pas question de réguler le data déluge, se pose la question de la véracité de cette information. Aussi, lorsqu’est apparu le protocole blockchain, qui portait la monnaie virtuelle bitcoin, de nouveaux prophètes de la Vérité sont apparus. Puisque le hash, le « proof of work », est réputé inviolable, il faut et il suffit de valider l’information par une technologie de type blockchain. Et le monde serait sauvé.

Plusieurs points méritent d’être discutés.

Bizarrement, alors que cette technologie permet de rendre des registres infalsifiables, les prophètes concentrent tous leur proof of concept autour du vote. Or, personne en occident ne remet en cause la validité des scrutins. C’est une mauvaise réponse à une fausse question.

Deuxièmement, le fait de prouver l’existence d’une information ne valide pas cette information. Si l’on prend l’exemple du Brexit, certaines, fournies par le camp du Leave au peuple britannique, étaient erronées (par exemple, les 350 millions de pounds alloués à la NHS). Le fait d’intégrer dans le processus de vote une technologie de type blockchain ne modifie en soi ni le vote, ni le taux de participation. Sauf à intégrer un contrôle a priori des arguments des défenseurs du Leave, totalement subjectifs (puisque basé sur l’économie, qui est tout sauf rationnelle), le votant repenti ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

Troisième point, la représentation. Si l’on admet que la blockchain va valider un processus de vote, c’est-à-dire l’expression d’un citoyen, il faut qu’il existe un processus par citoyen. Une machine, virtualisée, contenairisée, un processeur approprié par le citoyen et dont il est responsable. Puisque beaucoup de critiques du système politique actuel se concentrent sur le système représentatif, il serait ennuyeux de déléguer à un tiers l’opération d’un autre système, infiniment plus complexe qu’un bulletin imprimé dans une urne.

Quatrième point, et sans doute le plus important, le solutionisme technologique. Dénoncé par le chercheur Evgeny Morozov, mais que l’on retrouve chez Ellul comme chez Heidegger, il postule que la technologie sera la réponse à tous nos maux. Très en vogue dans la Silicon Valley, ce tropisme pousse au développement de start-ups dites « civicTech », lesquelles entendent dématérialiser, simplifier et rationaliser l’organisation de l’expression démocratique. A l’heure où un ancien DAF qui pilotait une multinationale à coup de feuille excel plaide la justice sociale, la rationalisation fait désordre.

Enfin, dernier point, la Vérité elle-même. Sommes-nous outillés pour vivre dans un monde transparent, où le mensonge, la tromperie seraient éradiqués ? Voulons-nous être réduits à une Vérité et une seule, et ne plus avoir de jardin secret, supprimer l’incertitude, l’inconstance, in fine, cette faillibilité qui fait de nous des êtres humains ?

Le monde est dirigé par des règles. Certaines, immuables, telles les lois de la physique. Le domaine des sciences humaines est à l’image de l’Homme : ses règles sont imprécises, fragiles, variables. Elles s’apprécient au regard de la personne qui les interprète ; elles définissent la conscience, le libre arbitre, la justice.

La démocratie peut utiliser quantité d’outils pour renforcer l’action et la confiance des citoyens dans son expression. Si la technologie blockchain peut être l’une d’elles, lorsqu’elle sera mature, elle n’apporte aucune solution à une crise d’organisation d’un SI humain.

 


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