Les droits de l’homme sont-ils « universels » ?

Siège de l'ONU

Ce débat a été réalisé en partenariat avec le Courrier de l’Unesco, pour les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Numéro 1

S’informer

Qu'est-ce que la Déclaration universelle des droits de l'Homme (ou DUDH) ?
La Déclaration universelle des droits de l’Homme est une proclamation (dont sans valeur juridique) des droits fondamentaux humains, adoptée le 10 décembre 1948 à Paris, par l’Assemblée générale des Nations unies.

A l’époque, sur les 58 Etats présents à l’ONU, 50 avaient voté pour, et 8 s’étaient abstenus.

Pourquoi ce débat ?
Si la déclaration universelle des droits de l’Homme a été globalement bien accueillie, et que l’importance de sa portée n’est pas remise en cause, certaines voix s’élèvent néanmoins pour la critiquer.

Parmi les principales critiques, certains dénoncent une vision très occidentale des droits fondamentaux, et un manque d’adaptation à des cultures locales, notamment dans les pays du Sud.

Numéro 2

Se positionner

Le principe du Drenche est de présenter l’actualité sous forme de débats. Le but est qu’en lisant un argumentaire qui défend le « pour » et les arguments du camp du « contre », vous puissiez vous forger une opinion ; votre opinion.

LE « POUR »

Les droits de l'homme, une aspiration universelle

Billet rédigé par :

Mahmoud Hussein

Mahmoud Hussein est le pseudonyme commun de Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, écrivains

La philosophie des droits de l’homme, qui a historiquement traduit la vision politique libérale de l’Europe des Lumières, ne reflèterait-elle que les exigences juridiques propres aux sociétés occidentales ? C’est là la thèse relativiste, qui considère que les sociétés non occidentales se reconnaissent dans d’autres philosophies juridiques – où les droits de la communauté, de la religion, de la coutume, de l’ethnie, prévalent sur les droits de l’individu – et qu’il n’y a, dès lors, aucune raison d’ériger la première en exigence universelle, applicable à toutes les sociétés.

Ce procès a pu être légitimement fait aux puissances occidentales, durant la plus grande partie du siècle dernier, par les défenseurs du droit à l’autodétermination des peuples colonisés. Dans ce contexte, en effet, les valeurs universelles ont été dévoyées et utilisées pour justifier la prétendue « mission civilisatrice » des métropoles coloniales. À l’encontre d’un tel dévoiement, les valeurs traditionnelles propres aux sociétés colonisées ont été mobilisées pour rassembler les énergies populaires, arracher les indépendances, et protéger la souveraineté des nouveaux États nationaux. La notion d’autodétermination collective a alors pris le pas sur la notion d’autodétermination individuelle.

Une période aujourd’hui dépassée

Mais cette période est aujourd’hui dépassée. Dans leur immense majorité, les pays anciennement colonisés ont changé de physionomie politique, sociale et juridique. Ils ne sont plus gouvernés par des nations étrangères, mais par des bureaucraties locales. Leurs sociétés ne reposent plus seulement sur les figures de l’économie traditionnelle, mais aussi sur des classes modernes en expansion constante. Les solidarités communautaires, religieuses, ethniques, y conservent un poids plus ou moins important. Mais ce n’est plus dans le cadre de ces solidarités, que ces sociétés peuvent puiser le dynamisme nécessaire pour se défendre, se renouveler  et s’épanouir, dans le monde globalisé du XXIe siècle.

Elles ne peuvent le faire qu’en s’appuyant sur les classes modernes, intellectuelles et laborieuses, qui se sont développées depuis les indépendances. Ce sont l’étudiant, l’écrivain, l’artiste, l’ouvrier, le fonctionnaire, l’avocat, le médecin, l’ingénieur – dont chacun assume la responsabilité individuelle de ses actes, dans la sphère économique comme dans l’espace politique – qui composent les forces vives, porteuses de l’avenir de ces nations.

Or, dans la plupart des cas, ces forces vives sont désormais en butte aux persécutions de leurs propres gouvernants. Ces derniers ont constitué de nouvelles castes, dotées de pouvoirs et de privilèges inconnus des sociétés traditionnelles. Ils s’appuient sur des régimes autocratiques, qui se perpétuent en s’appuyant sur des moyens de répression éminemment modernes, tout en faisant appel aux valeurs religieuses, tribales, coutumières, pour maintenir la division de leurs peuples et bloquer le développement de formes nouvelles d’expression démocratique.

Les valeurs fondamentales sont celles qui fondent l’égalité en droit

Dès lors, pour les forces vives de ces peuples, les valeurs fondamentales à défendre, désormais, sont celles qui fondent l’égalité en droit de tous les individus ; qui protègent leur aspiration à une vraie citoyenneté en délégitimant l’arbitraire politique ; qui unissent les peuples en transcendant les séculaires discriminations entre les hommes et les femmes, entre les diverses ethnies et tribus, entre les différentes appartenances religieuses. En bref, plus que jamais aujourd’hui, ce sont les valeurs des droits de l’homme, qui sont à l’ordre du jour. Tout simplement parce qu’elles sont devenues universelles dans les faits. Elles ne sont plus seulement proclamées par les instances internationales comme un horizon théorique de l’humanité, elles sont effectivement revendiquées par les peuples du monde entier comme une aspiration concrète immédiate.

* Article publié dans le supplément numérique du Courrier de l’UNESCO, le 10 décembre 2018, le jour du 70e anniversaire de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH).

LE « CONTRE »

Droits de l’homme et perspectives culturelles

Billet rédigé par :

Lionel Veer et Annemarie Dezentje

Ambassadeur des Pays-Bas pour les droits de l'homme, et spécialiste des droits de l'homme et de politique internationale

De nos jours, la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) est largement acceptée par la plupart des États et fait partie intégrante du droit international. Néanmoins, il faut reconnaître que la scène internationale a changé depuis son adoption en 1948. Non seulement la composition de l’Assemblée générale des Nations Unies est plus diversifiée, mais les États ne sont plus les seuls acteurs politiques : ils doivent composer avec les acteurs supranationaux, transnationaux et locaux qui génèrent, reconstruisent ou contestent les postulats normatifs en vigueur.

Pas le seul ordre normatif

En outre, le droit international des droits de l’homme n’est pas le seul ordre normatif. Il existe d’autres options non juridiques, comme les normes coutumières, religieuses, sociales et culturelles, que l’on fait valoir pour faire respecter les droits fondamentaux des êtres humains.

Dans de nombreuses sociétés africaines et dans certains pays d’Asie, les droits et les devoirs des êtres humains sont observés en relation avec la communauté plutôt qu’en relation avec l’individu. Alors que le libéralisme insiste sur les droits inviolables de l’individu, le confucianisme en Chine, par exemple, se préoccupe davantage des devoirs communaux. En Afrique la philosophie ubuntu, fondée sur les notions d’humanité et de fraternité, a inspiré la Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud. Les tribunaux gacaca, qui se sont associés au processus de réconciliation nationale, à la suite du génocide de 1994 au Rwanda, sont un autre exemple très connu de recours à des mécanismes traditionnels. Mais il y en a bien d’autres. […]

Les initiatives venant des communautés culturelles elles-mêmes sont susceptibles d’être plus durables et plus efficaces que les changements imposés par des acteurs extérieurs ou par l’État. Ces systèmes de protection communautaires méritent d’être pris en compte. Il y a soixante-dix ans, l’UNESCO ne disait pas autre chose quand elle affirmait que « le succès d’une déclaration [internationale des droits de l’homme] implique non seulement qu’il existe une autorité capable de protéger les droits et de les réaliser, mais aussi que tous les hommes puissent la comprendre, ce qui est nécessaire et pour la proclamation de cette foi et pour sa mise en pratique ».

Lors de l’élaboration de la DUDH, les traditions et philosophies asiatiques ou africaines n’ont pas été retenues. Bien que les différences culturelles aient figuré à l’ordre du jour, c’est la perception occidentale des droits de l’homme qui a finalement prévalu. Elle repose sur la philosophie politique du libéralisme et se focalise sur les droits naturels de l’individu bien plus que sur la société et la culture. De plus, la procédure de revendication et de mise en œuvre de ces droits est ancrée dans la culture juridique occidentale, dans laquelle les États et les législateurs jouent les rôles principaux.

Un malaise ressenti par une partie de la population mondiale

Au cours des soixante-dix dernières années, la diversité culturelle, l’influence des acteurs non étatiques et la pluralité juridique se sont fortement développées. Cette évolution doit être prise au sérieux, afin que la philosophie de la DUDH puisse être transmise aux communautés locales et être effective dans leur contexte et leur culture.

Les débats actuels sur la quasi-absence d’idées non occidentales dans les normes relatives aux droits de l’homme, qui dénoncent un malaise ressenti par une partie de la population mondiale, montrent que ce dossier ouvert par l’UNESCO en 1947 a été prématurément fermé et qu’il mérite d’être rouvert aujourd’hui.

* Extrait de l’article publié dans « Droits de l’homme : retour vers le futur  », Le Courrier de l’UNESCO, octobre-décembre 2018. Pour lire l’intégralité de l’article, cliquez ici.

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