L’audition de Margaritis Schinas, le candidat grecque au poste du Commissaire à la “protection du mode de vie européen”, devant le Parlement européen

Pour ou contre la « protection du mode de vie européen » ?

Ce débat a initialement été publié sur The Rift, le site anglophone du Drenche, et il a été traduit en français par la Rédaction.

📋  Le contexte  📋

La procédure d’élection de la Commission européenne est différente de celle de l’élection de son ou sa Président(e) et des Commissaires européens.

Premièrement, les Etats membres proposent leurs candidats au poste de Président(e) de la Commission européenne. Le Conseil européen décide quel candidat sera retenu et proposé pour occuper ce poste. Le candidat doit alors être accepté par un vote à majorité absolue du Parlement européen, ce qui signifie que la moitié des eurodéputés, plus une personne, doivent voter en faveur du candidat pour qu’il soit élu.

Après cette première étape, chaque Etat membres propose ses candidats pour les postes des Commissaires au Conseil européen, qui s’accorde sur la composition du Collège des Commissaires avec le Président élu de la Commission. Ensuite, chaque candidat doit passer un entretien individuel avec les commissions pertinentes du Parlement européen, afin de juger de son expérience pour le poste.

Après les entretiens, le Parlement européen et le Conseil européen doivent formellement adopter l’ensemble de la Commission à travers un vote.

Source : Parlement européen

Au sein de la Commission européenne, chaque Commissaire est dédié à un ou plusieurs dossiers. Le dossier de la « protection du mode de vie européen » a été présenté par la Présidente-élue de la Commission, Ursula von der Leyen. Dans sa proposition de composition du Collège faite au Parlement européen en juillet, elle a pris la décision d’attacher ce dossier à un poste de vice-présidence de la Commission. Ce choix a soulevé des critiques, notamment car le dossier comprenait les politiques migratoires et d’asile.

Le candidat pour ce poste est l’ancien porte-parole de la Commission européenne, Margaritis Schinas.

Sources : Commission européenne, Politico

Le débat sur la dénomination du dossier est en effet très chargée politiquement. Son annonce a commencé un grand débat sur la place des valeurs – les défenseurs de la « protection du mode de vie européen » argumentent en sa faveur, car elle protégerait mieux ces valeurs, alors que les opposants la critiquent pour sa formulation insultante pour les valeurs européennes.

De plus, la Commission européenne n’a pas pris fonction le 1er novembre 2019, comme cela a été initialement prévu. Le débuts des travaux de la nouvelle Commission a été décalé au mois suivant, après le rejet de 3 candidats aux postes des commissaires par le Parlement européen, lors de la phase des entretiens.

Vous l’avez deviné mais précisons-le, ce débat ne porte pas sur la personne du candidat, qui est Margaritis Schinas – le débat porte uniquement sur le dossier proposé par Ursula von der Leyen.

Sources : Express, Euronews

🕵  Le débat des experts  🕵

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Le « Pour »
Bruno Retailleau
Sénateur, Les Républicains
Protéger le mode de vie européen est un des grands défis de l’Europe aujourd’hui

Cette décision va dans le bon sens. Car elle témoigne d’une prise de conscience. Trop souvent, l’Union Européenne n’a pas su ou n’a pas voulu assumer qu’avant d’être une construction, l’Europe est une civilisation. Une civilisation ouverte au monde naturellement mais dont les lois, les valeurs et les modes de vie doivent être respectées par ceux qui désirent la rejoindre. A commencer par la séparation du politique et du religieux, l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté individuelle, et le refus de toute idéologie contraire à nos règles de vie telle l’idéologie islamiste. Comment nier aujourd’hui, face aux avancées communautaristes et aux attaques djihadistes, que celle-ci progresse en Europe ? 

L’un des grands défis de l’Europe aujourd’hui, c’est celui de l’intégration dans un contexte migratoire qui, nous le savons, est particulièrement tendu. Quelle Europe devons-nous offrir aux nouveaux venus ? Une Europe de tout le monde qui, en définitive, ne serait celle de personne ? Ou cette « Europe européenne » pour laquelle plaidait le Général de Gaulle, et qui, en réalité, est la seule Europe durable ? Car c’est une curieuse conception de l’unité européenne que de nier ce qui, précisément, unit ses nations ! Cette négation de ce que nous sommes dessert l’UE, parce qu’elle l’éloigne des peuples, et sert ses adversaires, puisqu’elle renforce en définitive les « populistes ». 

Sortons de ce paradoxe dans lequel l’UE s’est trop longtemps enfermé : d’un côté l’Europe a ambitionné d’être ce qu’elle ne pourra jamais devenir – une nation, un seul peuple – et de l’autre côté, elle a souvent refusé d’être ce qu’elle a toujours été : une civilisation. Même l’euro porte la marque de cette indétermination civilisationnelle : les images qui figurent sur nos billets représentent des œuvres fictives ! Sans doute de peur de mettre en avant telle nation au détriment des autres, ceux qui ont conçu la monnaie unique ont choisi des bâtiments qui n’existent pas. Comme pour dire que la « vieille Europe » n’existe plus… Imagine-t-on le billet d’un dollar sans la figure de George Washington ou celui de cinquante sans le Capitole ?  Ce refus d’être ce que nous sommes fragilise l’Union. Car d’une Europe sans consistance ne peut sortir qu’une Europe sous influence, dominée par des intérêts qui ne sont pas les siens, dépassée par des modes de vie qui ne sont pas les nôtres. Dire ce qu’est l’Europe aujourd’hui relève de l’urgence pour l’Union Européenne.

Le « Contre »
Sophie in 't Veld
Eurodéputée, groupe Renew Europe
Pourquoi le discours sur "le mode de vie européen" n'est pas européen

La consternation a régné sur Bruxelles cet été, après que la présidente-élue de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté sa future équipe. Un de ses commissaires serait chargé de « protéger le mode de vie européen ». Parmi ses compétences : des aspects d’emploi inclusif, l’éducation et sécurité, mais surtout l’asile et la migration. Pire qu’un terme inapproprié, il s’agit d’une erreur de jugement inquiétante qui dit tout sur comment les forces centristes s’inclinent devant les populistes. Lier la migration à une supposée menace de nos modes de vie n’est pas seulement erroné. Pour quelqu’un de sa position, c’est simplement non européen.

Bien sûr, il y a de la pression. Les Sirènes de l’autoritarisme, de division et de la haine ethnique se font entendre depuis des années, et certains gouvernements nationaux flétrissent. L’Etat de droit est menacé dans plusieurs Etats membres. La liberté d’expression est moins évidente qu’elle ne l’a été pendant des décennies. La liberté académique est sapée, les médias sont sous pression, les juges sont présumés suspects, les femmes et les minorités sont victimes de la rancune des mâles blancs.

L’alibi de la droite radicale est partout et toujours le même : on est menacés par une vague d’immigration, on doit protéger notre vieux mode de vie, et par conséquent tous les droits et libertés « de luxe » sont suspendues. La base de toute cette narrative est ce même lien imaginé pour lequel Ursula von der Leyen s’est engagé.

En tant qu’argument, cela est simplement faux : l’année dernière, nous avons enregistré 580 000 demandes d’asile, ce qui équivaut à 0,1% de la population européenne. La plupart d’entre elles ont été refusées car elles étaient sans fondement – et il n’y a aucune preuve que cela nuirait à notre « mode de vie », quelle qu’elle soit sa définition.

En tant qu’excuse, cela est manifestement égocentrique : au pouvoir ou non, les populistes européens ne sont jamais loin d’un scandale, leur corruption et abus de pouvoir et de position manifestés de manière claire, et quoi de mieux à faire que de pointer quelqu’un d’autre de doigt – « les Autres arrivent » – pour gagner le support populaire en échange d’une des pires gouvernances auxquelles leurs citoyens n’ont jamais été soumis ?

En tant que stratégie, cela est simplement stupide. Pire que la droite radicale essayant de tourner le racisme à leur avantage, certains partis centristes continuent de céder à cet effort. Précisément au moment où les populistes ont commencé à se retirer dans beaucoup, si ce n’est pas tous les pays européens, il y a encore beaucoup de faibles centristes qui croient s’en sortir mieux en surfant sur la vague plutôt qu’en l’arrêtant. Et précisément maintenant, une d’entre-eux a atterri au poste le plus prestigieux de la politique européenne.

L’insinuation que l’immigration est une menace – la menace – pour les Européens vivant leurs vies en paix, solidarité et liberté est un coup de sifflet dangereux et erroné. Laissez les autres l’utiliser contre l’UE et tout ce qu’elle représente. Ne cédons pas à la tentation de faire la même chose.

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