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Le principe du Drenche est de présenter l’actualité sous forme de débats. Le but est qu’en lisant un argumentaire qui défend le « pour » et les arguments du camp du « contre », vous puissiez vous forger une opinion ; votre opinion.

Vers des sociétés plus justes, plus sobres et plus heureuses
Vincent LIEGEY, Stéphane MADELAINE, Christophe ONDET et Anne-Isabelle VEILLOT
Collectif "Un Projet De Décroissance"http://deshautsetdebats.wordpress.com
Le débat entre croissance et décroissance pose surtout la question de la croissance en tant que système. Quelle est la pertinence à construire et structurer nos sociétés autour de la croissance d’un indice économique, quel qu’il soit ?
Rappelons que la croissance économique consiste à l’augmentation illimitée de la production de biens, de services et d’échanges. Elle est devenue le fondement de nos sociétés, au point d’avoir façonné un imaginaire. En effet, derrière cette volonté de s’appuyer sur un critère objectif pour mener des politiques, se cache une vision de la société très subjective qui associe accumulation matérielle et technologique à progrès humain et mieux vivre.
Nos sociétés souffrent. La crise écologique ne fait plus débat : pollutions, pertes de biodiversité, raréfactions des ressources. Les inégalités sociales se creusent et la croissance économique n’a pas atteint l’avenir radieux pourtant promis. La croissance a tellement uniformisé le monde et standardisé nos vies qu’elle a contribué à nous enfermer dans un imaginaire aliénant qui nous a fait perdre le sens réel de nos vies et de nos actes.
Sortir du système croissanciste, c’est assumer une sortie du productivisme et réorienter nos modes de vie. Pour la plupart des occidentaux, il va s’agir d’imaginer un avenir permettant de vivre mieux avec moins. Pour les autres continents, il va s’agir de se désaliéner du modèle de développement occidental insoutenable. Ce chemin, nous l’avons appelé décroissance, comme un slogan provocateur, en opposition à la société de croissance, mais il serait tout aussi absurde de vouloir la décroissance pour la décroissance que la croissance pour la croissance.
Ne nous laissons pas leurrer, toutes les solutions imaginées qui permettraient de « sauver la planète » en continuant à créer de la croissance ne sont physiquement pas possibles (développement durable, croissance verte, économie verte). La création de richesses matérielles (comptées par le PIB) passe nécessairement par une consommation d’énergie, notamment de pétrole : la courbe de la croissance est corrélée à celle de la consommation de pétrole. La décroissance du PIB n’est pas un but en soit, mais la soutenabilité de nos modes de vie passe nécessairement par celle-ci, ou tout simplement par un lâcher-prise sur ce critère.
Raison de plus pour ne pas passer à côté de l’essentiel du problème : la désirabilité du projet, c’est-à-dire la décroissance des inégalités, et la croissance du bien-être. La décroissance, c’est cela : repenser les conditions de notre bien-être, les conditions du vivre ensemble, le partage des tâches et des richesses, et les déconnecter de l’accumulation de biens matériels. Puis, imaginer un système politique permettant d’atteindre ce but ; des organisations fondées sur la relocalisation ouverte (pour des raisons énergétiques et pour renforcer le lien social), des outils de sérénité sociale (mise en place d’un revenu maximal autorisé et d’une dotation inconditionnelle d’autonomie) et une démocratie au quotidien pour une autonomie collective. Ces solutions s’expérimentent déjà, tous les jours, dans de multiples endroits dans le monde. Elles forment une vague d’alternatives à ce système prôné par l’oligarchie, qui entretient le statuquo et nous fait espérer qu’avec la même recette à base de croissance, le gâteau sera mangeable demain.
Nous savons qu’un modèle dépendant de la croissance n’est ni soutenable, ni souhaitable, … ni faisable. Ni faisable, car la croissance, de crise en crise, n’est plus revenue depuis des années … Alors pourquoi ne pas penser l’après-croissance ? Avec la décroissance, nous proposons de déconstruire nos toxico-dépendances à la croissance, qu’elles soient systémiques ou culturelles, pour mieux construire des transitions démocratiques et sereines, déjà en marche, vers de nouveaux modèles de sociétés, soutenables, conviviaux, riches de sens et de bien-être.

La décroissance ? Bonnes questions, mauvaise réponse
Au-delà des modes de vie individuels propres à chacun, les partisans de la décroissance proposent, sur le plan économique, de s’orienter vers une société radicalement plus écologique dans laquelle on réduirait le volume de la consommation ainsi que celui de la production, pour atteindre une croissance plus faible ou négative, c’est-à-dire une décroissance.
Pourtant, l’approche décroissante fait fausse route. J’en donnerai trois raisons.
Primo, elle ignore la nature réelle de la croissance. La vision d’une croissance économique qui consisterait à accumuler sans cesse des biens matériels est dépassée. Depuis longtemps les économistes ont montré que la croissance dans le long terme repose principalement sur les avancées technologiques. Croître, ce n’est pas d’abord multiplier par dix le nombre de télévisions, c’est recombiner ce que nous avons déjà pour faire mieux – autrement dit, être plus productif.
Si nous menons une vie plus confortable que Louis XIV, ce n’est pas d’abord en raison du nombre de serviteurs à notre disposition ou du volume de notre compte en banque, mais parce que nous disposons d’une bien meilleure médecine, de l’informatique, de l’électricité, de la chimie, d’Internet, etc. C’est au progrès technique, essentiellement, que nous devons la baisse du taux de pauvreté, la fin des famines en Occident, la hausse de l’espérance de vie, la réduction de la mortalité infantile, la société de loisirs, etc. Et cela se traduit concrètement par la croissance économique.
Ainsi, dire que nous allons épuiser toutes les ressources naturelles à force de croissance économique n’est vrai que si l’on pense que les technologies actuelles seront les mêmes dans 200 ans. Qui peut le croire ?
De plus, la consommation est aujourd’hui largement tertiaire : quand nous produisons (et dépensons) 100€ en France, 70 à 80€ sont des services (coiffeur, médecin, enseignant, etc). Consommer en 2015, c’est d’abord consommer le temps et les compétences d’autrui, c’est-à-dire des services, plutôt qu’accumuler des objets. Dans l’avenir, les préférences des consommateurs évolueront et certains biens seront moins consommés (par ex. automobile diesel) et d’autres davantage (par ex. automobile électrique). Mais il s’agit de consommer moins de certaines choses, là où les décroissants proposent une réduction autoritaire de la consommation totale.
Enfin, le monde proposé par les décroissants a une conséquence négative majeure : la hausse du chômage. Toutes les études économiques démontrent la forte corrélation entre taux de chômage et taux de croissance, et cela est facile à comprendre : plus vous produisez, plus vous avez besoin de main d’œuvre, moins il y a de chômage. Chaque pays a donc un seuil de croissance à partir duquel il créé des emplois, et inversement. L’idée de « travailler moins pour partager le travail » est erronée : le marché du travail ne fonctionne pas comme un gâteau à taille fixe qu’il faudrait se partager, ce sont des flux qui varient quotidiennement. En temps de crise, plus que la hausse des licenciements, c’est l’arrêt des embauches qui entraîne la hausse du chômage. On doit alors se demander pourquoi les entreprises ne créent pas suffisamment d’emplois, plutôt que de vouloir partager un « stock » d’emplois donné.
Comme la population augmente, vouloir la décroissance sans vouloir en même temps la réduction de la population mondiale (malthusianisme) revient à vouloir plus de conflits de répartition (d’emplois, de ressources ou de richesses), ce qui est absurde.
La décroissance, ce sont donc de bonnes questions, et de mauvaises réponses.