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Jeux vidéo : les femmes sont-elles trop sexualisées ?

📋  Le contexte  📋

« Harcelez verbalement, tuez et violez des femmes pour progresser dans l’histoire ». Voici la consigne du jeu vidéo « Rape day », littéralement « jour du viol », qui devait paraitre sur la plateforme de jeux vidéo Steam en 2019. Retiré avant même sa sortie pour des raisons évidentes, de nombreux internautes avaient réagi pour dénoncer l’apologie et la culture du viol présents dans ce jeu.

À leurs yeux, cela faisait partie d’un problème plus global, celui de la sexualisation omniprésente des femmes dans les jeux vidéo. Celle-ci transparaît à travers leurs morphologies, leurs tenues ou leur « characters model », c’est-à-dire leur façon de parler ou de se mouvoir. Cette critique a été reprise sur les réseaux sociaux et étendue d’une manière plus générale aux représentations des femmes dans ce domaine. Un débat qui revient régulièrement lors de la parution de certains jeux.

 

Pour le site d’information en culture numérique Thot cursus, « de nombreuses recherches ont démontré comment certains jeux vidéo présentent des femmes dotées d’énormes poitrines avec des tenues sexy ». Selon eux et certains joueurs et joueuses, la sexualisation des femmes est donc un véritable problème au sein de la communauté des gamers.

Pour d’autres, il s’agit d’un souci soit inexistant, soit secondaire, soit d’une problématique déjà résolue. Pour ces derniers, le chemin vers la normalisation des représentations a déjà été parcouru. Dans l’esprit de chacun, les personnages féminins dans les jeux vidéo sont donc plus ou moins sexualisés, ou ne le sont plus, voire ne l’ont jamais été.

Selon l’association œuvrant pour la mixité dans les jeux vidéo Women in Games, l’industrie du jeu vidéo est de plus en plus mixte.

Dans leur infographie publiée en mai 2022 portant sur ce sujet, l’organisation présente les chiffres suivants : « 35 % des femmes pensent qu’elles sont bien représentées dans les jeux vidéo en 2020 (contre 27 % en 2019 et 22 % en 2018) ». Ainsi, nous constatons une amélioration des représentations depuis 2018 selon l’association. Pourtant, une majorité de femmes semble ne pas se sentir représentées.

Le chemin vers la non-sexualisation des personnages féminins dans les jeux vidéo a-t-il déjà été parcouru ou reste-t-il encore de la route à faire ? Deux expertes défendent leurs points de vue !

🕵  Le débat des experts  🕵

Le principe du Drenche est de présenter l’actualité sous forme de débats. Le but est qu’en lisant un argumentaire qui défend le « pour » et les arguments du camp du « contre », vous puissiez vous forger une opinion ; votre opinion.
Les personnages féminins de jeux vidéos sont-ils trop sexualisés ?
Le « Pour »
Quineapple
Vidéaste, streameuse, co-rédactrice en chef et présentatrice de Jour de Play
Une situation tout juste mieux

Moi, les jeux vidéo, j’ai toujours adoré ça. Depuis ma plus tendre enfance, et à tel point que ça fait partie de mon métier maintenant. Mais comme tous les médias de pop culture, il n’est pas exempt de tout défaut, notamment au niveau des personnages féminins qui sont victimes de bien des stéréotypes dont l’hypersexualisation.

Pendant de nombreuses années, les personnages féminins étaient soit “la Vierge”, soit “la Mère”, soit … hypersexualisées

Pendant de nombreuses années, là où les personnages masculins bénéficiaient d’un large éventail de personnalités, les personnages féminins ont suivi le classement constaté par Joanie Gagne-Samuel à savoir : elles étaient soit “la Vierge” (douce, passive et chaste… autrement dit la princesse à sauver) soit “la Mère” (personnage qui va pousser le héros – évidemment homme – à donner le meilleur de lui-même, qui l’aime plus que tout), soit… hypersexualisées.

Ça va passer évidemment par les tenues, les comportements, ou même les mises en scènes ; ce qu’on appelle souvent dans le milieu le « malegaze » ou « regard masculin ». Regard masculin certes, mais regard masculin hétérosexuel avant tout, et surtout complètement fantasmé sur le rapport aux femmes, leurs comportements, et leurs corps en général…

Alors certes, cette cristallisation de « La Féminité » en 3 toutes petites cases n’est pas l’apanage du jeu vidéo, d’ailleurs dans son mémoire, Joanie Gagne-Samuel parle bien de Littérature. Mais c’est, selon moi, là qu’elle s’y exprime le plus souvent, le plus lourdement, et le plus violemment.

Encore aujourd’hui, à chaque tentative d’intégrer un personnage féminin qui ne rentre pas dans ces cases prédéfinies suintant le sexisme, on a droit à des levées de boucliers assez importantes pour que certains studios aient à « s’expliquer publiquement ».

Impossible dans le jeu vidéo de créer une femme “forte” qui ne soit pas hyper sexualisée

Par exemple, récemment Square Enix a régalé les joueurs et joueuses en sortant un remake de ses titres les plus importants : Final Fantasy VII.

Dans ce jeu, on retrouve l’archétype de “la Vierge”, avec le personnage d’Aerith, mais surtout l’hypersexualisation du personnage de Tifa. Elle est très forte Tifa, elle met des coups de pieds comme personne, mais, comme je le disais, impossible dans le jeu vidéo de créer une femme “forte” qui ne soit pas hyper sexualisée.

Tifa a tout juste 20 ans, et, par son charadesign, c’est à dire la façon dont on a choisi de la représenter, elle est très sexualisée, notamment par sa mini-jupe et son Tshirt bien trop petit pour sa poitrine.

Quel ne fut pas le malheur des studios quand, en sortant le fameux Remake 23 ans plus tard, des hordes de fans endiablés les ont traîné dans la boue virtuelle pour avoir osé… réduire la taille des seins de la fameuse Tifa.

Mais la bonne nouvelle, c’est quand même que les choses changent.

Pour revenir sur mon exemple, malgré les larmes amères des plus bruyants « G@mers », Square a tenu bon et modifié son personnage comme les créateurs et créatrices l’entendaient.

Et heureusement, c’est une tendance générale qu’on retrouve dans tous le medium ; parfois à des fins marketing, parfois pour des raisons vraiment sincères : les personnages féminins sont, d’une manière générale, de mieux en mieux appréhendées.

Il aura fallu du temps, des poings sur la table de la part des joueuses et des travailleuses de l’industrie, mais ça y est ; on avance. Reste à faire le même travail pour toutes les autres catégories de population mal et/ou peu représentées maintenant…

Le « Contre »
Emmanuelle Hess
Doctorante au laboratoire LCF de l’Université de La Réunion
La sexualisation des personnages féminins se trouve ailleurs

« Les jeux vidéo, ce n’est plus ce que c’était ! » Et pour cause, finies les Lara Croft à la poitrine surdimensionnée et bonjour aux femmes guerrières et indépendantes. Les représentations féminines dans les jeux vidéo occidentaux ont évolué, n’en déplaise à certains.

Les personnages féminins sont désormais diversifiés et répondent aux problématiques actuelles

Aujourd’hui, près de la moitié des joueurs sont des femmes. Les développeurs ont donc bien compris l’intérêt de devoir plaire à ce public, lorsqu’on se rappelle que certaines consoles affichaient clairement leur cible (Game Boy « jeu de garçon » en 1989).

Les personnages féminins sont désormais diversifiés et répondent aux problématiques actuelles. Avoir des personnages hypersexualisés et n’ayant que la fonction de « fantasme » ou de « demoiselle en détresse », serait désormais un coup marketing de mauvais goût. En effet, il serait dommage de ne pas faire son chiffre d’affaires à cause d’un oubli volontaire d’une grande part de la clientèle, soit plus de 47 % des joueurs selon le SELL. Moins objétisées et sexualisées, détentrices d’une plus grande agentivité, elles ont désormais une belle place sur le marché. Il est donc normal que celui-ci évolue avec son temps et s’adapte aux questionnements sociétaux.

Ce sont les années 1990 qui ont marqué un véritable tournant dans les représentations. Les corps sont plus détaillés grâce à l’avancée de la 3D et par conséquent, les tailles de bonnet des personnages féminins augmentent autant que les muscles masculins. Mais en 2022, ces stéréotypes s’amoindrissent. Le personnage de Lara Croft crée en 1996 et qui a marqué toute une génération de joueurs est le parfait exemple de cette évolution positive. L’aventurière passe d’un mini-short et d’un débardeur moulant dévoilant des mensurations démesurées, à une tenue d’aventurière et un corps plus réaliste.

La sexualisation des personnages féminins réside surtout dans le regard des joueurs masculins

En effet, les développeurs jouent le jeu et repensent leurs personnages féminins, les rendant plus attractifs par leur personnalité ou leurs skills. Elles sont désormais nombreuses à occuper le paysage vidéoludique : Aloy (Horizon Zero Dawn), Ellie (The Last of Us), Kate Walker (Syberia)… Mais ce cap franchi n’est pas au goût de tout le monde. Dans les jeux vidéo actuels, la sexualisation des personnages féminins réside surtout là où on ne l’attend pas : dans le regard des joueurs masculins. Théorisé par Laura Mulvey, sous le nom de « male gaze », celui-ci se définit comme le regard dominant soit masculin et hétérosexuel dans la pop culture. Overwatch 2 de Blizzard Entertainement en a récemment fait les frais. A l’annonce de sa sortie, la lumière s’est faite sur la refonte des fesses d’un des personnages féminins, Tracer. Sur les 45 premiers résultats Google pour la recherche : « Tracer Overwatch 2 », pas moins de 7 articles sont consacrés à son fessier jugé trop plat.

La problématique du design des personnages féminins n’est certes pas entièrement réglée, mais c’est dans leur réception que le véritable problème persiste. C’est à travers la persistance de ce genre de controverse que les personnages féminins continuent de subir les diktats d’une certaine communauté de joueurs et le « male gaze ». Si des progrès restent à faire, il serait cependant dommage de ne pas souligner l’avancée des développeurs dans la représentation des personnages féminins principaux mais aussi secondaires.

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